L'une de ces raisons est que nous ne sommes pas accablés par des problèmes insolubles. nous sommes face à de grands risques, mais même les plus graves n'échappent pas à tout contrôle, comme le serait une possible collision avec un astéroïde de la taille de celui qui frappe la Terre tous les cent millions d'années environ. Ces risques, nous les créons nous-mêmes. Notre avenir est ouvert, il est entre nos mains. Plutôt que de nouvelles technologies, pour résoudre nos problèmes il nous faut de la volonté politique pour appliquer les solutions qui existent déjà. Bien sûr, c'est un gros "seulement". Nombre de sociétés ont trouvé cette volonté dans le passé. Nos sociétés contemporaines ont fait montre de la volonté de résoudre certains problèmes et d'apporter des solutions partielles à d'autres.[1] [...]

Quels doivent être nos choix si nous voulons réussir et non échouer ? Il y a plusieurs choix spécifiques à titre individuel, que je recense  dans la bibliographie de ce chapitre. Pour notre société globale, les sociétés du passé suggèrent des leçons plus générales. Deux types de choix  - qui à la réflexion jouent aussi au plan individuel - me semblent avoir été cruciaux pour faire pencher le plateau de la balance vers le succès ou l'échec : des plans à long terme et la volonté de reconsidérer les valeurs fondamentales.

Il faut un certain courage pour pratiquer la pensée à long terme et prendre des décisions hardies, courageuses, anticipatrices dès que les problèmes apparaissent et avant qu'ils ne prennent des dimensions critiques. Il va à l'encontre de la prise de décision réactive à court terme qui caractérise trop souvent les élus politiques - celle que dans les milieux politiques on appelle "la pensée à quatre-vingt-dix jours", délai au terme duquel une question est susceptible de tourner en crise. On a vu que, confrontés à la perspective d'une déforestation catastrophique , les shoguns tokugawas, les empereurs incas, les habitants de la Nouvelle-Guinée et les propriétaires terriens allemands du XVIe siècle ont adopté une vision à log terme et reboisé. Les dirigeants chinois ont, de même, promu la reforestation ces dernières années et proscrits l'abatage des forêts primitives en 1998. Aujourd'hui de nombreuses ONG ont pour objectif spécifique de promouvoir des politiques environnementales à long terme. Certaines entreprises entretiennent des services chargés d'imaginer des scénarios prospectifs (Procter et Gamble ou Royal Dutch Shell Oil Company).[2] [...]

Outre ces exemples de pensée à long terme, il y a ceux de révisions douloureuse de valeurs communes? J'ai étudié cee question tout au long de cette enquête. Les Norvégiens du Groenland refusèrent de sacrifier une partie de leur identité d'Européens, de chrétiens et d'éleveur ; ils en sont morts. Au contraire, les habitants de Tikopia ont eu le courage d'éliminer le porc, leur seul gros animal domestique, symbole pourtant de l'importance du statut dans les sociétés mélanésiennes, parce qu'il détruisait l'environnement. L'Australie est aujourd'hui en voie de réévaluer son identité originelle de société agricole britannique. Dans le passé, les Islandais, de nombreuses sociétés de castes traditionnelles en inde et aujourd'hui les ranchers du Montana devenus dépendants de l'irrigation à une époque récent ont, chacun dans sa société, élaboré une forme d'accord afin de subordonner leurs droits individuels aux intérêts du groupe. Ils sont ainsi parvenus à gérer leurs ressources communes et à éviter la tragédie des communs qui a frappé tant d'autres groupes. Le gouvernement de la Chine a restreint la liberté traditionnelle du choix individuel reproducteur, au lieu de laisser les problèmes démographiques échapper à tout contrôle.

Toutes ces révisions de valeurs passées sont autant de raison d'espérer - notamment que les citoyens du Premier Monde trouvent le courage d'effectuer la réévaluation , plus fondamentale, de leurs valeurs traditionnelles de consommation et de niveau de vie. Face au dilemme de l'impossibilité politique qu'il y a à inciter les citoyens du Premier Monde à réduire leur impact sur l'environnement , et l'impossibilité tout aussi avérée de maintenir notre mode de vie environnemental, je répondrai à la Churchill que la situation de l'impact de notre société globale sur l'environnement est le scénario le plus impossible - à l'exception de tous les autres.[3] [...]

La dernière raison d'espérer est l'interconnexion même du monde contemporain globalisé. Les sociétés du passé n'avaient ni archéologues ni médias d'information. Les habitant de l'île de Pâques qui étaient occupés à déboiser les collines de leur île surpeuplée pour créer des plantations agricoles dans les années 1400 n'avaient aucun moyen de savoir qu'à des milliers de kilomètres vers l'est  et vers l'ouest, à la même époque, la société norvégienne du Groenland et l'Empire khmer entraient simultanément en déclin, ni que les Anasazis s'étaient effondrés quelques siècles plus tôt, à l'instar de la société maya classique ou de la Grèce mycénienne deux mille ans auparavant. Aujourd'hui, le flux d'informations nous apprend en temps réel ce qui advient partout dans le reste du monde. Par ailleurs, nous accumulons des connaissances sur l'effondrement des sociétés d'autrefois afin de tirer un bénéfice concret de ce savoir. Cette intelligence du temps et de l'espace d'hier à aujourd'hui, c'est notre chance, dont aucune société passée n'a bénéficié à un tel degré. J'ai écrit ce livre avec l'espoir de contribuer à ce qu'un nombre suffisant de contemporains saisissent cette chance et fassent la différence.[4]

Notez que le travail de Jared Diamond n'est pas exempt de critiques, Daniel Tanuro, a publié une critique d'Effondrement dans l'édition de décembre 2007 du Monde diplomatique, critique qui a elle-même suscitée de nombreuses réactions.
Pour ceux que 600 pages en anglais ne rebutent pas, préférez l'édition originale (lien amazon). La traduction française laisse parfois à désirer.

Notes

Extraits de Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, Paris, 2006. (lien amazon)
[1] pp.578-579, p.109,
[2] pp.579-580,
[3] pp.580-581,
[4] p.582.