Redesigner le design
Par David L'Hôte le mardi 2 octobre 2007, 07:06 - Lien permanent
L’approche de William McDonough et Michael Braungart a ceci de particulier qu’elle conjugue les connaissances d’un architecte et d’un chimiste. L’origine, la nature et le devenir de matériaux que les designers devront mettre en œuvre sont au cœur d’une nouvelle pratique. Ces matériaux impliquent d’autres modes de transformation, d’autres contraintes et d’autres possibilités. C’est un changement radical de la manière de concevoir et c’est tout un univers de recherches et de découvertes qui se dessine et qui implique de notre part curiosité et rigueur.
En essayant de créer ce changement, les designers peuvent passer beaucoup de temps à tergiverser à propos de détails techniques qui sont souvent hors de leur compétence, et ce faisant ils faillissent à jouer à leur meilleur niveau. La libération du design viable signifiera de changer la façon de dont nous composons et concevons notre monde matériel, élément par élément. Les designers sont peut être capables d’apporter des solutions aux défis complexes que les humains créent, cependant, ils ne peuvent à eux seuls solutionner le problème du design écologique.[1]
Ces dernières années ont vu le métier du designer devenir plus conceptuel :
créateur de nouveaux scenarios, de nouveaux usages, d’innovations. Cette
évolution peut être expliquée par nécessité de compenser la saturation des
marchés, la satisfaction des besoins de base, et la disponibilité de
technologies toujours nouvelles.
En quelque sorte, le design s’est retrouvé à devoir justifier de sa
nécessité. Né de l’industrie, le design tente d’arracher la tutelle de son
parent malade, ce qui se traduit par la « fuite en amont » des designers.
Ce faisant les designers se sont un peu détachés de « l’intelligence
matérielle.» Ils ont perdu l’intimité avec les matériaux, la conception, les
techniques de fabrication et d’assemblage.
Pourtant le défi de notre maintien sur la planète semble appeler les designers
à revenir au fondement du design. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner
les enseignements de la « phase conceptuelle » : scénarisation, réflexions sur
les usages et innovation ont un rôle capital à jouer, mais sur un autre
terrain, avec de nouvelles règles.
Notes
Extrait traduit d'Alex Stefen (2006),
Worldchanging: A User's Guide for the 21st Century, New York, Abrams ou en
français
Changer le monde : Un guide pour le citoyen du XXIe siècle, Paris, Editions
de la Martinière. (liens amazon)
[1] Dawn Danby, p.85.
L’origine des matériaux
L’illustration du protocole
Cradle-to-Cradle montre bien l’étendue des connaissances requise pour
l’application de ce modèle.
Le choix de l’origine et la nature des matériaux deviennent fondamentaux. Cela
requiert de connaitre les possibilités offertes par les matériaux naturels
:
De la même manière, la sélection des matériaux techniques implique de connaitre l’impact de leur extraction, de leur transport, de leur transformation et leur composition :Parmi les meilleurs outils pour découvrir les ingrédients dont on n’a jamais entendu parler il y a le nombre croissant de ressources en ligne comme Material Explorer et la bibliothèque internationale de Material ConneXion. Cela peut paraitre comme étant trop d’information, mais ces deux sites sont administrés et constamment mis à jour pour accueillir ce qui est nouveau et étrange. Cela épargne des heures de navigation sans but à travers des moteurs de recherche pour chercher, par exemple, fécule de pomme de terre moulable par injection, ou packaging recyclable ultra fin qui imite la chimie des coquilles d’œufs. Material ConneXion est la plus grande source d’information du monde concernant les nouveaux matériaux –de la laine à base d’algue et de cellulose aux feuilles de coquille d’amandes écrasées- avec les bibliothèques des centres de design comme New York, Bangkok ou Cologne.[2]
L’industrie conventionnelle est un désastre écologique car elle fabrique des choses en utilisant une approche « chauffe, bat et traite.» La majorité de nos matériaux ne sortent pas du sol prêt à être utilisés ; ils doivent être fondus, distillés, ou réagis à de hautes pressions avec des produits chimiques toxiques, un processus de gâchis. Les quelques matériaux qui ne nécessitent pas de manipulation (et la plupart des autres) doivent habituellement être coupés en différentes tailles ou formes avant de devenir des produits, ce qui crée encore plus de gâchis.[3]
Le logiciel est aussi la clé pour analyser la viabilité d’un matériau. C’est traditionnellement le truc des ingénieurs : quelles quantités d’énergies et de ressources ont été mises en œuvre dans notre plan de travail en amandes écrasées ? Le monde attend encore l’invention d’une base de données pour comparer la viabilité de matériaux dans une situation donnée, ou pour décomposer la chimie des matériaux et leur biodégradabilité. Pré, une entreprise hollandaise qui conçoit le logiciel SimaPro, fait justement ce type d’évaluation –cependant pas pour tous les matériaux de la création. En analysant le cycle de vie et l’impact environnemental d’un produit, SimaPro nous connecte à une profusion d’informations sur les véritables impacts, tels que la quantité d’énergie nécessaire pour fabriquer un robinet de salle de bain en acier.[4]
Le devenir des matériaux
La question du retour des matériaux naturels à l’écosystème a été abordée
dans l'article intitulé Culiver le design.
Confiner les matériaux techniques dans des cycles fermés revient à ne mettre en
œuvre que des matériaux qui soient indéfiniment recyclables. Pour ce faire une
véritable connaissance de la chimie et de la physique des matériaux éligibles
est impérative. Tout comme l’est la proximité avec les processus et les
infrastructures de l’industrie du recyclage. Il faudrait toujours garder
à l’esprit qu’un produit recyclable n’implique pas qu’il soit recyclé. Les
filières de recyclage ont leurs propres contraintes.
Concevoir démontable
Dans le principe d’upcyclage, le produit fini « p » n’est plus la seule finalité, son devenir en tant matière pour d’autres produits « p+1 » importe tout autant. C’est toute la conception du produit qui s’en trouve modifiée, réorientée. C’est un défi à l’intelligence des concepteurs, de permettre au travers des conceptions actuelles la liberté de concevoir encore demain.Nous achetons des choses et nous les emmenons à la maison. Elles sont adorables : elles se chargent de notre besoin d’ouvrir des bouteilles, de protéger nos pieds, d’éclairer la salle de bain, de garder nos livres ailleurs que par terre. Et même après avoir cassé, elles continuent de prendre de la place, comme si elles attendaient une prochaine étape qui ne vient jamais.
Quel est le meilleur futur que nous puissions imaginer pour nos trucs hors d’usage ? Nous pouvons concevoir les choses pour être désassemblées, mais la stratégie ultime utiliserait d’excellents matériaux, faciles à récupérer –évitant perpétuellement la décharge. L’objectif est le circuit fermé, dans lequel les objets sont continuellement refaits, dans une spirale montant vers plus de qualité et d’innocuité (…) Les objets morts sont une honte. Cela peut prendre un temps pratiquement infini pour trouver comment démonter un classeur –et pour en faire quoi après ? Mais il ne faut que 5 minutes pour démonter la chaise Think de Steelcase, après qu’elle ait passée quinze bonnes années à rouler dans un bureau. Faire des choses faciles à démonter les rend du même coup facile à réparer. Les choses qui se démontent sont conçues pour un objectif humain dual, qui explique non seulement le temps que passe un objet à orner notre plafond mais aussi pour le temps que cela prend pour dévisser cet objet jusqu’à ce que nous nous retrouvions qu’avec une petite pile de métal et de plastique –en attente et pleine de potentiel.[5]
Concevoir rechargeable, réparable
Anciennes et complémentaires, ces approches sont à réinvestir :Basée en Grande-Bretagne, Spout Design, une des rares agences d’écodesign dans le monde, propose des produits qui sont réparables ou remplaçable. Sprout a développé, pour la société japonaise Togigon, une gamme de couteaux de très haute qualité, qui sont fournis avec deux lames. Quand une lame devient émoussée, ce qui devrait prendre un certain temps, l’autre peut être utilisée et celle qui est émoussée retournée à Seki City –une dernière ville du Japon où on fabrique des épées- où les employés de Togigon l’aiguiseront et la renverront.[6]
Notes
Extraits traduits d'Alex Stefen (2006),
Worldchanging: A User's Guide for the 21st Century, New York, Abrams ou en
français
Changer le monde : Un guide pour le citoyen du XXIe siècle, Paris, Editions
de la Martinière. (liens amazon)
[2] Dawn Danby, p.88,
[3] Alex Stefen, pp.106-107,
[4] Dawn Danby, p.88,
[5] Dawn Danby, p.119,
[6] Dawn Danby,
p.122.

