Le dehors et le dedans

Limite

Une habitation, c’est avant tout un volume séparé de l'extérieur par une limite qui défini le dedans et le dehors. Cette limite (murs et toit) a été constituée de matériaux aussi divers que de la pierre, du bois, de la peau pour les tentes indiennes, de la glace pour les igloos esquimaux. L’analogie avec le corps humain associe cette limite à notre peau qui sépare notre milieu intérieur du milieu extérieur. cdf_01.gif

Interfaces

Une habitation présente des interfaces qui connectent l’intérieur et l’extérieur. Elles sont des ouvertures physiques, véritables jours dans la séparation dedans/dehors: portes, fenêtre, cheminée, ventilation, canalisations. D’un point de vue anthropomorphique, ces interfaces peuvent être vus comme des bouches, des yeux, des nez. Récemment de nouvelles interfaces ont fait leur apparition; elles ne se situent pas à la limite physique de l'habitations, elles sont à l’intérieur: la radio, le téléphone, la télévision et l’accès domestique à Internet relient le dedans et le dehors de manière virtuelle. Cependant on peut considérer que les interfaces virtuelles existent depuis toujours dans les habitations : autels et objets de culte peuvent être considérées comme autant d’interfaces avec d’autres mondes.

Physique et Symbolique

Les composantes d’une habitation, comme toutes les choses qui nous entourent, ont une réalité physique, qui peut se voir et se mesurer. Elles ont aussi une dimension symbolique qui n’a de sens que pour l’homme et dont la définition varie d’un individu à l’autre.
La limite de l’habitation préserve le climat intérieur en l’isolant du climat extérieur (intempérie, soleil, pollutions). Elle définit un groupe d’habitants en les séparan de ceux qui sont à l’extérieur: les autres. Le climat extérieur et « les autres » constituent l’environnement d’une habitation. Les limites de l’habitation symbolise la frontière entre domaine privé et public et sépare l’espace où s’appliquent les règles de la communauté (l'intérieur) de l’espace régit par les règle de la société (l'extérieur). C’est également le lieu fondateur de la famille, le nid, le refuge, le ventre maternel. cdf_02.gif Une interface est un essentiellement un filtre : la porte d’entrée sépare ceux qui peuvent accéder de ceux qui n’y sont pas autorisés. Une fenêtre fermée barre le passage à toutes les composantes des climats intérieur et extérieur à l’exception de la lumière. Les siphons des canalisations permettent d’évacuer les eaux usées en isolant l’atmosphère intérieure de celle de l’égout. Etcétéra. Symboliquement les interfaces sont des lieux critiques puisque limites entre deux univers. Elles sont à la fois sources de peur et de réconfort, de désagrément et de confort.

À l'intérieur du dedans

Organisation

Une habitation est constituée de différentes zones où se répartissent sous-groupes (couples ou fratries) et individus. Cette organisation spatiale est également subordonnée aux différentes activités humaines (repas, repos, bain…) et à leurs contraintes (odeurs, silence, obscurité, température…). On peut associer ces différentes zones avec les organes du corps humain : Spécialisés et connectés, constituants du même tout. cdf_03.gif

Mise en abîme

On peut noter que les relations entre une habitation et son environnement sont similaires à celles qui existent entre une zone intérieure d’une habitation, et l’habitation elle-même : physiquement, on y retrouve le besoin d’isoler différents climats, et la notion d’individu s’oppose à celle de groupe de la même manière que le groupe s’opposait précédemment, aux autres, ceux de dehors, à la société. Symboliquement, si à l’intérieur les règles de la communauté prennent le pas sur celles de la société, l’organisation des limites intérieures permet de se soustraire à la communauté pour trouver l’intimité. Tout se passe comme si une habitation était constituée de « sous habitations » occupées par intermittence par tout ou partie du groupe des habitants. Attention, une habitation peut donc en abriter d’autres !

À travers

Les ressources

Dans le passé une habitation n’était envisageable que si les ressources en nourriture, en eau et en énergie se trouvaient à proximité. Aujourd’hui la majorité de ces ressources essentielles est acheminée jusqu’à l’intérieur des habitations, où qu’elles se trouvent. La nourriture, l’eau, l’énergie sont des flux qui traversent depuis toujours les habitations. Depuis quelques décennies se sont ajouté à ces flux traditionnels l’information et les données. Toutes ces ressources sont nécessaires à la vie et au développement des habitants. cdf_04.gif

Les produits

Une habitation produit des eaux usées, des gaz, des calories, des déchets. Mais une habitation contemporaine peut également être source d’information. Dispersion liée aux technologies sans fil, mais aussi diffusion : télésurveillance, échanges p2p, publication de blogs etc. Certaines habitations aujourd’hui produisent également tout ou partie de leur l’énergie.

Quelques évolutions

Dehors est suspect

L’autre, celui de l’extérieur, a longtemps été la principale source de peur. Le danger a longtemps été focalisé au niveau des interfaces physiques que sont les portes et les fenêtres. Mais aujourd’hui l’origine lointaine ou inconnue de la nourriture et de l’eau devient suspecte. L’eau du robinet semble moins sûre que celle du puits ou de la fontaine d’antan alors on la filtre. On purifie aussi l’air et on « parfume l’ambiance », enfin les produits alimentaires et d’hygiène se bardent de labels rassurants.

L’énergie plus assez chaire

L’énergie est là, au bout du fil ou du tuyau. Disparus les stocks à la cave et les stères pour l’hiver. Les corvées de bois et de charbon sont de lointains souvenirs, notre consommation énergétique est désormais sans commune mesure avec nos capacités physiques. L’énergie que nous consommons n’a plus d’équivalence, elle est hors-échelle. Elle est devenu invisible, impalpable, elle n’a plus aucun rapport avec l’effort, plus besoin de suer pour se chauffer. Massive et indolore notre consommation a des effets indéniables sur notre environnement : pollution, réchauffement…et voilà que notre chauffage recommence à nous faire transpirer.

Réseaux bidirectionnels

Les flux d’information sont devenus bidirectionnels, les habitations ne sont plus seulement des récepteurs, en quelques années elles se sont mises à émettre. De la même manière, la production d’énergie a un niveau individuel permet à une habitation de devenir le fournisseur d’autres habitation à travers le réseau. On peut entrevoir l’avènement d’habitations qui soient à la fois clients et fournisseurs de réseaux d’énergie et d’information décentralisés et autonomes.

Antropomorphose

Le déplacement des points d’accès aux ressources, de l’extérieur vers l’intérieur, est une constante dans l’évolution des habitations humaines. L’habitation a toujours abrité son habitant, mais aujourd’hui, à la manière du foetus dans la matrice, les différents réseaux lui fournissent les ressources essentielles à la vie, à la manière d’un cordon ombilical. De ce point de vue, l’évolution des habitations tendrait donc vers une réplique de plus en plus poussée du ventre maternel.

version du 09.09.2007: titre, illustrations et textes mis à jour.
La première version de ce document date d'octobre 2005, fruit d’une réflexion menée pour Cap Consommateur sur le thème de «l'habitat du futur.»
Il a fait l'objet d'un article dans le numéro 171 de L’auditoire, journal des étudiants de Lausanne.

Vous pouvez aussi lire Nicole Mathieu, Annabelle Morel-Brochet, Nathalie Blanc, Philippe Gajewski, Lucile Grésillon, Florent Hebert, Wandrille Hucy et Richard Raymond, «Habiter le dedans et le dehors: la maison ou l’Eden rêvé et recréé